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ECOLOGIE INDUSTRIELLE, L’AVENIR DES PORTS ?
L’écologie industrielle, système idéal où des entreprises échangeraient leurs déchets, pour servir de matières premières et d’énergie à d’autres. Des zones « autonomes » où chaque nouvelle implantation viendrait renforcer la chaîne, et où rien ne serait perdu. Avec leurs multiples industries pétrochimiques, les ports devraient normalement être un lieu de prédilection pour ces expériences écologiques et économiques.
Au moment où l’Association Internationale des Villes et Ports tient son congrès annuel à Lisbonne, sur le thème « Modernité et identité de la ville portuaire », on parle finalement assez peu des expériences d’écologie industrielle dans les ports. C’est pourtant là que les grandes entreprises polluantes se concentrent. L’écologie industrielle sera-t-elle la prochaine étape de la réconciliation portuaire entre croissance, protection de l’environnement, et partenariat ? Il semble qu’en France, nous n’en prenions pas le chemin…
L’écologie industrielle, concept ou réalité ?
L’écologie industrielle semble un concept prometteur : imaginons une zone dans laquelle des industriels « échangeraient » leurs déchets d’activité (vapeur, produits de raffinage, solvants, mâchefers, etc.), pour servir de matières premières ou d’énergie à d’autres. Une sorte de « boucle » industrielle dans laquelle les produits sont recyclés et transformés.
Nous l’avons expérimenté, en France, dès le début des années 80, sans savoir que cette rationalité économique banale allait devenir pour certains une philosophie élitiste : ainsi, les usines Nestlé avaient trouvé un moyen efficace pour se débarrasser de leur marc de café, en l’expédiant aux champignonnières de Sablé, qui raffolent de ce compost.
La première zone mythique de l’écologie industrielle en Europe est la ville de Kalundborg au Danemark, dans laquelle 6 grandes entreprises ont commencé à « échanger » leurs déchets il y a plus de 10 ans. La centrale thermique alimente les autres industries en chaleur et vapeur, les traitements de désulfuration produisent la matière première nécessaire à l’usine de gypse, les cendres volantes sont récupérées dans une cimenterie, les résidus organiques vont dans des usines d’engrais. Un succès qui a d’ailleurs amené la municipalité à créer une agence de voyages spécialisée pour accueillir les futurs adeptes.
La zone de Kalundborg économise ainsi 25% des consommations annuelles d’eau, et plus de 20 000 tonnes de pétrole. De là à crier au miracle économique, il n’y avait qu’un pas, que les penseurs inspirés du développement durable ont allègrement franchi…On voit alors fleurir de savants néologismes, genre « métabolisme industriel », « symbiose des procédés », qui alimentent des filières universitaires en mal d’innovation ou de crédits.
Dans de nombreux pays, l’écologie industrielle, sans être parée de vertus planétaires, se met en place pour des raisons strictement économiques, dans les zones privilégiées que sont les ports. En effet, où trouver ailleurs une telle concentration d’activités pétrochimiques, thermiques, d’industries de transformation, que dans ces zones, qui ont par ailleurs un réseau de transports terrestres en général bien développé ?
Pendant que la France se complaît à observer d’un œil envieux les « districts italiens » (zones nées de l’économie parallèle, qui concentrent en un lieu l’ensemble des industries nécessaires à un type de production finie, comme la céramique ou les chaises…), jusqu’à en faire une priorité de la DATAR, toute l’économie asiatique se met à l’écologie industrielle avec des objectifs clairement mercantiles.
Une façon pour eux d’élargir la notion de certification ISO 14 000, et surtout…d’attirer des investisseurs et des grands groupes industriels dans les zones portuaires.
L’écologie industrielle, version haiku
En Chine, le port de Guigang est situé dans l’une des principales régions sucrières du pays. Le groupe industriel Guitang, propriétaire de la majeure partie de ces raffineries, connaissait un déclin constant, qui lui faisait conclure que « le sucre devenait l’empire du soleil couchant »…Dans la région de Guigang s’est donc installée une « chaîne d’écologie industrielle », qui envoie les lixiviats des usines sucrières dans des distilleries et des fabriques d’ammoniac, les déchets solides étant transformés en papier et en ciment. Un système qui fonctionne depuis plus de 5 ans, et a rapporté au groupe industriel 30 à 35 % de bénéfices supplémentaires, par la valorisation des sous-produits.
Le port de Dalian a choisi une autre organisation pour son écologie industrielle ; créer des « zones dédiées » dans sa périphérie : une zone pour l’ISO 14 000, une pour les transports et la logistique, une zone pour les industries pharmaceutiques, une autre pour les entreprises d’informatique, et un projet de zone spécialisée pour la pétrochimie. Le principe des échanges de l’écologie industrielle fonctionne entre toutes ces zones complémentaires.
Des programmes nationaux complets sont désormais en place, comme EIE Asia (Eco-Industrial Estates Asia), soutenus par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), et qui rassemblent aujourd’hui de nombreux pays asiatiques en plein développement de l’écologie industrielle. Tous les ports sont de la partie, collaborent avec l’Agence environnementale des USA, et sollicitent, pour leurs projets de zones d’écologie industrielle l’assistance méthodologique de la société d’ingénierie allemande GTZ (société d’Etat, employant plus de 10 000 personnes dans 130 pays). Une société d’ingénierie spécialisée par ailleurs dans « la gestion écologique des ports », et « l’amélioration des systèmes de commerce international». Il n’y a pas de petites coïncidences.
Les ports japonais ne sont pas en reste, avec la zone d’écologie industrielle de Fujisawa, les parcs technologiques de Kobuko et Kawasaki, Un mouvement largement encouragé par les Ciments Taheiyo, et l’entreprise internationale d’équipements industriels Ebara. Le Japon a un intérêt tout particulier à valoriser ses déchets, puisque, sur les 450 millions de tonnes produites annuellement, 400 millions sont des déchets industriels, dont l’incinération est sévèrement contrôlée, voire interdite, depuis la législation de 1998.
Aux Etats-Unis, l’écologie industrielle est l’une des voies préconisées par l’EPA (Environmental Protection Agency) pour concilier développement économique et protection de l’environnement. Dans ses différents programmes depuis 1999, l’agence américaine entend soutenir ces expériences, d’abord pour économiser l’énergie et les matières premières, puis pour constituer un avantage concurrentiel à l’export dans les zones portuaires de l’Asie et de l’Amérique du Sud. L’écologie industrielle n’est ici qu’un des outils du développement économique durable, qui complète d’autres initiatives existantes : les « Resources and Recovery Parks » (RRP), où la valorisation et le recyclage des déchets est la priorité, l’approche environnementale « produits » (Product Stewarship), la réduction globale des matières premières (Greening the Supply Chain), etc.
Le Canada applique la même politique réaliste. Son réseau national de l’écologie industrielle (CEIN: Canadian Eco-Industrial Network) est soutenu par les Ministères de l’Industrie et de l’Environnement, des collectivités locales pilotes, mais aussi des consultants privés, spécialistes des systèmes industriels. Il a même été créé, pour ces projets, une ONG d’appui, le Conseil du développement Eco-Industriel (EIDC). Militants du ragondins à poils soyeux, s’abstenir : l’écologie industrielle, au Canada, est d’abord une affaire d’avantages économiques..
Passée la vague d’enthousiasme version Kalundborg, l’Europe de l’écologie industrielle semble s’endormir sur ses lauriers, malgré de grandes théories, diffusées notamment par le Wupperthal Institute en Allemagne. On se rabat parfois sur des industriels tous surpris, comme dans la province autrichienne de Styrie, leur apprenant que les échanges de déchets qu’ils pratiquent depuis de nombreuses années font partie du club très fermé des afficionados de l’écologie industrielle. Sans doute n’avaient-ils jamais entendu parler des envolées lyriques de la Fondation pour le Progrès de l’Homme.
Pourtant, l’écologie industrielle va peu à peu revenir au goût du jour, dans les ports de l’UE. D’abord pour des raisons économiques, de développement terrestre et de trafic, mais aussi avec des directives environnementales de plus en plus précises : en 1996, sur la protection de l’eau dans les ports, en 2001 sur les accès aux services portuaires, en 2003 sur la gestion des déchets des navires. Un vaste programme est engagé par la Commission, sous le nom de l’ECEPA (Environmental Challenges for European Port Authorities), transformé en 2003 en « projet eco-port », et doté de 2,7 millions d’€. Rien à voir avec le projet LIFE du (presque) même nom sur le Port du Havre, qui s’intéresse exclusivement aux échanges informatisés des données pour les transporteurs de fret. Détail troublant : dans le nouveau projet européen « éco-port », point de ports français…
Des ports anglais sous le vent de l’écologie industrielle
Le NISP anglais (National Industrial Symbiosis Programme), créé en 2003 en faveur des zones d’écologie industrielle, a un bel avenir devant lui. Recommandé par le DEFRA (Ministère de l’environnement anglais), soutenu par le WBCSD, et sponsorisé par la Fondation Onyx, grand pourvoyeur de solutions « déchets », le NISP affiche déjà, en un an, le « recyclage » de plus de 200 000 tonnes de déchets sur des zones industrielles et portuaires, et une économie de 100 000 tonnes de gaz à effet de serre.
Dans sa « base de données » internet de matériaux à « échanger », le NISP, conforté par une participation gouvernementale de 100 millions de £ a déjà un million de tonnes de déchets valorisables en stock.
Le NISP a établi ses zones de prédilection…près des ports ! Le long de la rivière Humber, où deux raffineries et des industries chimiques échangent leurs sous-produits, sur les quais de la région de Mersey, où se valorisent les déchets de potassium, fluor et sodium, ou encore dans les ports écossais qui abritent les premières synergies réussies entre des centrales thermiques, des cimenteries et des producteurs de gypse.
Nous avons des ports, nous avons des idées…mais nous n’avons pas de zone d’écologie industrielle digne de ce nom !
Une première expérience, à la fin des années 90, a tenté de se mettre en place, dans la périphérie du port de Dunkerque. Industriels motivés, synergies potentielles (comme les déchets de son de moutarde pouvant être méthanisés pour faire de l’énergie), création d’une première association pour porter le projet…tout semblait de bonne augure. Mais les élections ont changé le paysage politique de la région et réduit le projet à sa portion congrue…
L’effondrement du soutien politique local, et l’absence de compétences technologiques spécifiques, ont finalement affaibli la participation industrielle, et conduit à l’effritement général de cette initiative, très vite engluée dans les poncifs idéologiques habituels (« dématérialisation », « décarbonation », et toutes le vieilles recettes du facteur 4 ou du facteur 10).
Dans la foulée, le Conseil Régional de la Guadeloupe, fort de son projet « d’Agenda 21 régional », envisage de mettre en place une zone d’écologie industrielle sur la ville de Bouillante. En effet, l’usine géothermique, alimentée par les sources chaudes de la Soufrière, rejette tranquillement à la mer des quantités importantes d’eau surchauffée. Une aubaine pour transformer ces effluents…en froid industriel, indispensable pour conserver la production bananière de l’île ! Las ! l’Agenda 21 régional bat de l’aile par manque manifeste de soutien politique. Se greffe ensuite un désastreux projet de construction d’une centrale thermique en plein cœur d’une zone protégée (Port Louis…encore un port !), et le projet d’écologie industrielle de Bouillante disparaît sur un air de biguine.
Nouvelle initiative : près du Havre, dans la zone industrielle de Lillebonne. la « Cité des Matières » affiche son ambition de devenir « le pole français de l’écologie industrielle ». Vaste programme… qui se résume pour l’instant à de sympathiques colloques pour initiés, et au projet de sauvegarde de l’abbaye du Valasse !
Si la volonté de développer des réflexions et échanges, ou de faciliter la culture scientifique du grand public est certes louable, elle ne va pas jusqu’à mettre en œuvre de véritables projets industriels, dont Port 2000 et la Vallée du Commerce auraient sans doute bien besoin. Et la première « grand messe » de l’écologie industrielle en Haute-Normandie, en septembre 2004, se passe à l’INSA de Rouen. Les rivalités de clocher auraient-elles disparu sous le grand souffle réunificateur de l’écologie industrielle ? Le Havre a pourtant des partenariats historiques avec le Canada, et un jumelage avec la ville de Dalian, qui pourraient l’inspirer efficacement pour un vrai programme d’écologie industrielle.
Conclusion
A quand un sursaut portuaire français pour les zones d’écologie industrielles ? Devrons-nous longtemps continuer à brandir des théories éparpillées au gré de multiples colloques ? Nous débattre face à l’inéluctable déclin économique de nos régions post-industrielles? Essayer la danse du ventre auprès d’investisseurs étrangers ? Ou, tout simplement, avoir confiance dans le dynamisme de certaines de nos communes? N’oublions pas que nous possédons, en France, une « exception culturelle » qui peut être à double tranchant : si l’écologie industrielle passe d’abord par des « tuyaux » d’échanges, ceux-ci appartiennent chez nous, par le pouvoir de l’autorité concédante, aux collectivités locales. En ont-elles conscience ?
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