MICRO-CREDIT, MAXI-DURABLE ?
(Chapô)
2005 est l’année internationale du micro-crédit selon les Nations-Unies. Micro-finances, micro-prêts ou micro-assurances, initiatives généralement associées aux pays les plus pauvres, aux minorités les plus fragiles. Mais le micro-crédit a plusieurs modes d’application, en particulier dans les pays industriels, et depuis 1999 et 2003, des réseaux européens, comme le REM.
(Intro)
La micro-finance, c’est-à-dire l’accès aux financements pour les habitants les plus pauvres, afin qu’ils puissent participer à l’économie de leur pays, est une idée lancée en 1976 au Bengladesh, par Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank, principal organisme mondial de micro-crédit. Objectif : pouvoir atteindre les 100 millions de familles largement en dessous du seuil de pauvreté, qui n’ont pas accès aux prêts bancaires classiques, en leur offrant des systèmes de pré-financement pour établir leur activité
Micro-finance, quelle(s) définitions(s) ?
Si on se réfère aux expériences du Programme des Nations Unies pour le Développement, ou de la Banque Mondiale, la micro-finance est un instrument principalement destiné aux populations pauvres, c’est-à-dire aux 20% de personnes vivant avec moins de 1 $ par jour. Cet apport initial, qui peut se faire sous la forme de micro-crédit, micro-assurance, ou micro-épargne, va en général de 25 à 1000 $ au maximum, avec des taux d’intérêt particulièrement élevés (entre 30 et 50%). Cette caractéristique a souvent été décriée par les associations caritatives, qui n’hésitent pas à parler de « taux d’usure ». Pourtant, le succès de ce type de micro-crédit ne se dément pas, puisque le nombre d’emprunteurs augmente régulièrement de 30% par an depuis 5 ans, avec des taux de remboursement de l’ordre de 97%, et plus de 10 000 IMF (Institutions de micro-finance) dans le monde pourraient normalement répondre aux 30 millions de demandeurs potentiels.
Cette définition, cependant, connaît aujourd’hui de nombreux détracteurs, qui affirment, chiffres à l’appui, que les crédits inférieurs à 100 $ US ne créent que rarement des PME viables (moins de 3% des cas), et qu’ils ne servent, en fait, qu’à améliorer la situation sociale des bénéficiaires, en leur donnant les moyens nécessaires pour satisfaire leurs besoins de première nécessité. Ce n’est déjà pas si mal, mais les véritables processus de croissance ne se déclenchent, d’après les expériences en cours, que pour des crédits de plus de 5000 $.
Quant aux taux d’intérêt si élevés, les IMF les justifient par le fait qu’ils doivent non seulement inclure le coût des intérêts bancaires, mais aussi la participation à un fonds de couverture du risque. Des taux d’intérêt plus bas, conformes à un système bancaire occidental traditionnel, nécessitent des aides extérieures, des soutiens locaux, bref une structure et une organisation plus proches de l’entreprenariat que de l’économie strictement endogène et solidaire.
De la même manière, les pourvoyeurs de micro-finances ont aussi leurs caractéristiques propres, en fonction de leurs clients et de leurs stratégies. On trouve désormais, en plus des grands IMF déjà connus, des caisses locales d’épargne (souvent mutualistes), qui visent essentiellement le développement des activités traditionnelles ou de quartier. Certaines de ces organisations, comme les CONFIDI en Italie, les caisses Desjardins au Canada, les caisses Raiffeisen en Allemagne, se sont regroupées en systèmes nationaux et internationaux, pour mieux mutualiser les risques, et profiter de certaines opportunités dans les garanties bancaires (comme, par exemple, le MAP européen, programme pluri-annuel de garantie pour les entreprises et l’esprit d’entreprise, géré avec succès par le Fonds européen d’investissement).
Le domaine très « solidaire » du micro-crédit semble aussi, très naturellement, un champ d’action privilégié pour les ONG et les Fondations, proches des bénéficiaires et désireuses de les aider à progresser, en même temps que diminuaient les dons de l’aide internationale. Plusieurs de ces fondations ont d’ailleurs mis au point des systèmes de garanties bancaires très efficaces, à l’exemple de la Fondation RAFAD à Genève, d’ACCION aux USA, ou de FUNDES en Amérique Latine. Le principe est simple : constituer un fonds en monnaie forte, et l’investir dans une banque internationale qui accordera une garantie à la banque locale, couvrant ainsi partiellement le risque du micro-crédit.
Les différentes appréciations du micro-crédit, selon les pays et les populations touchées, montent donc à l’évidence que l’évolution économique mondiale tend à « professionnaliser » ce micro-crédit, afin d’en garantir son efficacité, et sa pérennité…y compris pour les organismes gestionnaires. De nombreuses ONG, selon les spécialistes de ce type de financement, ont prêté sans véritables garanties bancaires, ou sans suivi rigoureux des remboursements, et ont finalement conduit à des situations catastrophiques, en confondant « dons » et « prêts », à l’aulne de bons sentiments compréhensibles, mais bien peu efficaces au bout du compte..
Des « districts italiens » aux « Confidi » de garantie
L’économie solidaire, l’Italie connaît bien. Ses « districts industriels », nés des regroupements familio-régionaux ont servi d’exemples depuis plusieurs années -parfois à tort, car les conditions nécessaires à leur réussite ne sont pas forcément reproductibles. Pas étonnant, donc, que les micro-financements pour entreprises aient suivi la tendance générale, avec la création, dès 1957, des « Confidi », ces sociétés financières mutualistes, qui apportent aujourd’hui un cautionnement bancaire à environ 900 000 entreprises italiennes.
Comme le précisent leurs adhérents, la législation nationale, « en évitant de donner un encadrement clair aux CONFIDI, leur a conservé leur dynamisme et leur originalité »…Il existe ainsi aujourd’hui en Italie, quelques 600 CONFIDI, largement appuyées par les Régions, qui les dotent de fonds de garantie de risque. La couverture générale des prêts aux entreprises est de 50% en moyenne, en partage avec la banque, avec une faible commission (de l’ordre de 1%). Les statistiques sont impressionnantes : ensemble, les CONFIDI regroupent plus de 1 milliard d’€ de fonds propres.
Les CONFIDI se partagent aujourd’hui plusieurs secteurs de l’économie, en fonction de leurs compétences : l’artisanat (Fedart Fidi), la petite industrie (Fincredit Confapi), le tourisme, le commerce des services, etc.
La micro-finance en Europe : une évolution contrastée
Comme dans les pays les plus pauvres, la micro-finance européenne a connu son essor à partir des populations « exclues ». Pas étonnant, par exemple, que cet instrument économique ait connu un tel succès dans les anciens pays communistes d’Europe centrale et de l’Est, qui ont accumulé en 5 ans près de 1,7 millions d’emprunteurs pour ce type de financement, soit une croissance de 30% par an.
D’une manière plus générale, la micro-finance européenne, ces dernières années, a surtout été un moyen pour les institutions financières d’aider au démarrage de PME-PMI (93% des PME-PMI européennes sont des micro-entreprises), qui n’ont pas, en général, accès directement aux services bancaires traditionnels. Mais on constate, dans ce cas, qu’il s’agit davantage de combler de manière ponctuelle les manquements d’un système bancaire traditionnel, avec des prêts pouvant aller jusqu’à 25 000 €. La micro-finance européenne doit, dans les prochaines années, se combiner avec d’autres mesures d’accompagnement, si elle veut atteindre une taille critique, et ne pas se reposer essentiellement sur du bénévolat ou des services non-financiers pour assurer sa pérennité.
On est donc, en Europe, dans un système assez éloigné, par ses modalités, des institutions de micro-finances caractéristiques des pays pauvres. Comme l’a souligné l’UE, lors de la conférence européenne du micro-crédit en septembre 2004, « la micro-finance doit être avant tout un outil pour promouvoir et soutenir l’esprit d’entreprise ». Ce n’est donc pas un hasard si les politiques européennes de micro-crédit sont principalement portées par la DG Entreprises, qui constate que, malheureusement, 50% des nouvelles PME ne survivent pas plus de 5 ans après leur création. En octobre 2004, les professionnels de la micro-finance ont souhaité officiellement que les règles juridiques, fiscales et réglementaires soient assouplies, pour faciliter l’accès des entreprises aux micro-crédits, en soulignant par ailleurs que les différents modes d’appui européens (notamment par le biais des programmes d’initiatives communautaires -PIC-) devraient venir en synergie avec les efforts du programme MAP d’aide aux PME. Dans une Europe qui s’élargit, il est clair que les multiplies cheminements des aides possibles aux entreprises ont une tendance très technocratique à s’emberlificoter ! Dans une enquête de 2003 auprès de ses adhérents, la BDPME avait d’ailleurs constaté que 84% des PME françaises ignoraient les possibilités d’aides européennes.
Solidarité ou entreprenariat ? Pas toujours simple à concilier !
L’Europe semble donc privilégier deux voies finalement complémentaires : d’abord, des micro-crédits de type « solidaire », principalement portés par deux grandes ONG, l’ADIE en France (Association pour le droit à l’initiative économique), et le Prince’s Trust en Angleterre (pays qui compte d’ailleurs un secteur d’ONG financières particulièrement actif, regroupées sous l’égide du CDFI -Community Development Finance Institutions). Et, en parallèle, ce qui n’est pas contradictoire, des programmes soutenus d’aide aux PME-PMI, par exemple celles qui innovent dans des domaines environnementaux (programme ETAP), ou celles qui sont originaires des nouveaux Etats membres (programmes PHARE par exemple). C’est d’ailleurs tout le sens de la Charte européenne des petites entreprises, officialisée par l’UE en 2000.
Si les aides aux PME PMI relèvent bien de la logique du processus de Lisbonne, la micro-finance est aujourd’hui en Europe, un exercice plus nouveau, qui doit trouver sa place dans un continent industrialisé, intégrant aussi de nombreuses « économies grises ».
Caractériser la micro-finance en Europe
Une étude conjointe NEF et EMN en 2004 en Europe de l’Ouest montre certaines caractéristiques de la micro-finance version pays industrialisés.
La plupart des organismes européens de micro-finance, qui ont en général moins de 4 ans d’existence, opèrent d’abord sur le plan local, et non national. Les critères personnels d’évaluation priment devant les critères d’affaires, avec un montant de prêt moyen d’environ 12 000 €, et un taux d’intérêt de 8%. Les IMF en Europe fournissent des prêts au travers du secteur bancaire traditionnel, mais le secteur privé a tendance à accroître son rôle, notamment en soutenant le capital, plutôt que les coûts de revenu des micro-crédits
Les micro-emprunteurs sont principalement anglais ou allemands (là, d’ailleurs, où le micro-crédit est moins encadré par des institutions nationales). Par contre, c’est en France que l’activité de micro-crédit est la plus structurée, ave un organisme (l’ADIE), qui concentre plus de la moitié des initiatives (23 000 micro-entreprises financées par l’ADIE depuis sa création en 1989, et plus de 10 000 emprunteurs affiliés).
C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’a été créé, en avril 2003, après une invite pressante de l’UE, le REM (Réseau européen de la micro-finance), par l’ADIE (Association pour le Droit à l’Initiative Economique) française, le NEF (New Economics Foundation) anglais, et l’organisme allemand E&J. Le REM favorise le travail en réseau, le partage d’expériences, et comptait, fin février 2005, 30 structures membres dans 15 pays européens. Le REM rejoint d’ailleurs dans certains de ses objectifs le réseau NEFI (Réseau des établissements financiers d’Europe), établi en 1999 par 10 établissements financiers publics (dont la BDPME en France, et l’ALMI en Suède), plus orienté vers les PME (115 000 entreprises aidées, pour 23 milliards d’€ au total). Les anciens pays d’Europe de l’Est ont aussi développé depuis 1997 leurs propres structures de micro-finance, notamment dans le réseau MFC (Microfinance Center), qui tiendra sa prochaine conférence en mai à Bucarest. Mais, dans ces nouveaux Etats membres, les problèmes du micro-crédit restent spécifiques, puisque celui-ci touche principalement une population de « nouveaux pauvres », d’un niveau culturel élevé, avec des instituions financières souffrant de sous-capitalisation de leurs actifs, et ayant du mal à passer d’un encadrement d’Etat coercitif à une économie dans laquelle près de 88% des banques sont aujourd’hui détenues par des capitaux étrangers.
Echanger, benchmarker, coter
En « s’industrialisant », les organismes de micro-crédit, et les produits qu’ils proposent, n’échappent pas aux cotations les plus diverses. Ainsi, en 2002 se crée le MIX (Microfinance Information eXchange), plate-forme d’échanges et d’information sur les micro-crédits, à l’initiative de l’UNCTAD (Département Commerce et Développement des Nations Unies), de la CGAP (Consultative Group to Assist the Poor), de CityGroup et du Rocksdale Institute.
Le MIX, qui a définitivement séduit l’UE en septembre 2004, vise également à créer et consolider un « Fonds de notation » des Institutions de Micro-finance (IMF), garantissant leurs performances, rendant possibles les comparaisons de résultats, pour inciter les futurs investisseurs, et assurant ainsi une meilleure transparence des mécanismes de prêts. On retrouve d’ailleurs dans cette initiative, et pour les mêmes raisons, celle qui avait guidé la Banque Interaméricaine de Développement, deux ans auparavant. Aujourd’hui, le MIX Market regroupe 409 institutions de micro-finance, 53 investisseurs, et 108 partenaires extérieurs. On semble, finalement, de plus en plus loin du prêt de quelques centaines de dollars destiné à faire subsister un commerce traditionnel dans un village d’Afrique : pourtant, les expériences réussies de micro-crédit, même si elles ont des taux de remboursement exceptionnel, doivent aussi, pour se généraliser comme le souhaitait en 1997 le 1er Sommet de la Micro-finance à Washington, s’adosser sur des structures de suivi plus professionnelles, pour faire reconnaître leur existence à part entière, et contribuer à alléger les contraintes institutionnelles qui demeurent encore trop présentes.
Typologie des « micro-financés »
La Banque asiatique de développement (ADB), qui pratique le micro-crédit depuis de nombreuses années, classe les porteurs de projets en trois catégories :
- les « business-anticipateurs » : ils intègrent très rapidement la sphère commerciale dans leurs activités, se concentrent d’abord sur leurs clients, avant d’attendre indéfiniment des sponsors institutionnels, et cherchent leur propre indépendance. On trouve dans cette catégorie de plus en plus de projets, qui demandent en fait assez peu de subventions, mais se heurtent parfois à la suspicion de la part des ONG « militantes » : vouloir à ce point d’émanciper des soutiens humanitaires jette une ombre de malthusianisme mal digéré. Ils sont pourtant les micro-entrepreneurs les plus courtisés des banques de développement.
- les « mi-parcours » : ils comprennent bien la valeur économique du micro-crédit, mais conservent encore leurs anciennes pratiques, typiquement solidaires. Trop souvent, encore, leurs structures professionnelles sont peu développées, et ils se reposent assez largement sur les aides internationales ou gouvernementales.
- les « réfractaires » : ils rejettent le principe même de la valeur commerciale du micro-crédit, généralement par manque de confiance envers leurs propres institutions gouvernementales ou financières. A priori, ils restent attachés exclusivement à des valeurs de solidarité traditionnelle, et devraient disparaître dans la grande tourmente de la mondialisation.
CIGALE et PFIL, des exceptions culturelles ?
Dans ce grand mouvement international de la micro-finance, on a souvent un peu tendance à oublier deux initiatives typiquement françaises, qui n’obéissent pas forcément aux mêmes règles que les IMF, mais qui ont prouvé leur efficacité sur le terrain.
Les PFIL (Plate-forme d’Initiative Locale) sont des « tremplins » locaux d’aide à la création de très petites entreprises. Ce système créé en 1981, qui s’appuie à la fois sur le « parrainage » des institutions locales et des grandes entreprises, offre aux porteurs de projets à la fois un soutien méthodologique adapté au terrain, et un « prêt d’honneur », dont le montant moyen est d’environ 7000 €, à taux très faible -ce qui est en fait l’inverse de la philosophie des IMF classiques-. L’intérêt de la PFIL est essentiellement de mobiliser une multiplicité d’acteurs régionaux, de financeurs, d’experts, dont aucun ne peut seul détenir la majorité dans les instances de décision, ou dans la composition des fonds alloués. En 2000, France Initiative Réseau (FIR) qui regroupe aujourd’hui plus de 250 PFIL, affichait 7400 projets soutenus, 5700 prêts d’honneur acceptés, et près de 12600 emplois créés.
Dans la catégorie « butine en silence, mais fait son miel », on peut aussi citer les CIGALE, ces « Clubs d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire ». Le mouvement, créé en 1983, compte une centaine de clubs actifs dans toutes la France ; leur philosophie générale est de ne pas octroyer de prêts aux créateurs d’activité, mais de participer à leur capital, ou d’apporter une part du fonds de roulement en compte courant d’associés. Depuis quelques années, les CIGALE s’intéressent aussi aux 16-25 ans, avec un outil de sensibilisation à l’économie solidaire de projet, nommé MESANGE.
(Conclusion)
Pour que la micro-finance devienne « maxi-durable », elle doit s’adapter à la fois aux populations qu’elle touche, mais aussi garantir aux investisseurs un taux de recouvrement acceptable. Cette année 2005, consacrée « année du micro-crédit », devrait ainsi conforter, pour les populations fragiles, les ambitions portées par les Objectfs Du Millénaire (ODM). Mais il lui reste aussi un défi bien plus ambitieux à relever : trouver de nouveaux mécanismes, plus proches des économies occidentales, pour éviter que le « limes » de la paupérisation et du découragement ne vienne s’étendre à des continents peu préparés à des formes de croissance alternatives, risquant peut-être alors d’alimenter les « nouveaux barbares » du micro-crédit …
Jean-Marc LEFEVRE
Président de la PCDDEI
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