L’éthique des fonds islamiques
Dr Abdelaziz HIMACH, sociologue
Conseil scientifique PCDDEI
(Chapô)
Le développement des fonds islamiques n’est pas nouveau, en particulier depuis 1976, avec le ‘ nouveau siècle » (Hijra) du calendrier musulman. Mais le vrai phénomène de société est aujourd’hui l’arrivée des « fonds éthiques » sur ce marché, suivant les lois de la Chari’a, ponctuée par les « fatwas » de religieux diplômés de Harvard, qui en assurent la légitimité.
(Intro)
On connaissait depuis déjà plusieurs années les « fonds islamiques », portés par les grandes fortunes des Emirats. Un marché de plus de 230 milliards de $, établi dans 80 pays, et coté depuis 2002 au Dow Jones international, grâce à l’appui de la Banque du Koweït, tout comme au FTSE Global Islamic Index Series, créé spécialement pour l’occasion. Même le Fonds Mondial International s’est mis aux fonds islamiques en 1998, en préconisant des modes d’intervention financière pour l’économie des pays islamiques.
Mais, en fait, entre des fonds islamiques qui se doivent de respecter la Chari’a, et des fonds éthiques du même genre, il n’y avait qu’un pas, franchi en juin 1986…aux USA par le North American Islamic Trust, destiné au départ à financer des mosquées pour la communauté immigrée.
L’émergence des fonds éthiques islamiques
C’est donc à la fin des années 90 que les fonds islamiques « éthiques » ont connu leur première véritable croissance. Passant de 29 fonds spécifiques en 1996 (pour un montant de 800 millions de $), ils se diversifient aujourd’hui en plus d’une centaine de fonds, pour un total de 5 milliards de $ en cotation. Même s’ils ne représentent, pour l’instant, qu’une « niche de marché », selon les analystes financiers, leur nombre double tous les ans depuis 1995.
D’une manière générale, les fonds islamiques « classiques » interdisent tout investissement dans les secteurs du tabac, de l’alcool, des jeux de hasard, de l’armement, et du commerce du porc. Par contre, ce qui est plus spécifique, c’est leur impossibilité, au nom des principes du Coran, d’investir dans des opérations uniquement spéculatives (« Riba »), en particulier basées sur les taux de change, ou les pratiques d’usure. En fait, un respect éthique que l’on trouve aussi dans les fonds religieux américains, comme l’Amy Domini, qui sert souvent d’exemple d’investissement éthique
Mais cette interdiction n’exclut pas les intérêts financiers, pour autant que les fonds islamiques prévoient un partage et des compensations équitables entre les risques et profits (“mudharabah”) et un mode participatif de gestion (« musharaka »). Une analyse confortée, en 1997, par ‘Ibn Rushd, autorisant, au nom de la Charia, les intérêts financiers des placements, dans ces conditions compatibles avec les lois du Coran. Finalement, l’intérêt affiché des fonds éthiques islamiques est qu’ils permettent d’investir « sans risques », dans des valeurs partagées, accessibles aux musulmans comme aux non-musulmans.
Quelques précisions de spécialistes américains sur les fonds islamiques
Le Pr Mahmoud El-Gamal, professeur d’économie américain (et depuis juin 2004, conseiller officiel du Trésor américain pour les fonds islamiques), explique que “si l’adjectif « islamique » confère à ces fonds une différence naturelle, leur part « financière » repose sur les mêmes critères que tous les modes d’investissements traditionnels ».
L’impossibilité de spéculer de manière « artificielle » permet à ces investissements islamiques d’éviter, par exemple, les catastrophes du style Enron, qui relèvent, selon le Professeur El-Gamal, d’une “dynamique d’inconstance”. Il est toutefois bon de souligner que l’entreprise Enron était cotée, avant sa chute, au Dow Jones des fonds islamiques.
Le Pr El-Gamal conclut : « Finalement, il n’y a pas vraiment de « marché distinct » des fonds islamiques. Simplement, les lois de la Char’ia imposent une sécurité supplémentaire -et préalable-aux investissements, pour éviter des catastrophes financières, ou des spéculations hasardeuses et contraires aux lois de l’éthique en général ».
La frontière entre « fonds islamiques « classiques » et « fonds éthiques » islamiques est donc très étroite, et sans doute sujette à bien des interprétations. Tout au moins peut-on reconnaître que la classification « éthique » permet à ces modes d’investissement d’acquérir une certaine forme de « moralité » dont les banques du Moyen-Orient ou de l’Asie avaient bien besoin en ces temps de djiahd trop médiatisé.
Diversification des fonds éthiques islamiques
Au départ, les fonds islamiques éthiques (« halal funds ») s’intéressaient plutôt aux secteurs de la technologie et de l’informatique. La faible croissance de ces marchés a orienté aujourd’hui les investisseurs vers les domaines de la santé et de l’énergie, plus prometteurs (Pfizer, BP Amoco ou Exxon Mobil). On voit désormais apparaître dans les fonds éthiques islamiques les « grands noms » de la finance internationale, comme le fonds suisse Pictet, la Worms, HSBC, CitiBank, Commerzbank, BNP Paribas, ou la Banque alternative d’investissement suisse.
L’énergie renouvelable semble aussi un nouveau créneau de diversification, en particulier l’éolien en Angleterre, qui a déjà son fonds islamique éthique depuis plus d’un an. A quand un fonds islamique « indexé » sur la Climate Change Levy, loi britannique sur les gaz à effet de serre ?
Si les premiers investisseurs étaient essentiellement de riches musulmans fortunés, le marché aujourd’hui se diversifie pour les petits porteurs (« retail market »). En 2005, d’ailleurs, est prévue la première conférence internationale des fonds islamiques destinés à ces nouveaux clients.
Les fonds éthiques islamiques ont aussi leurs « Davos perso » depuis 2002. Deux fois par an, à Dubaï, Genève, et à Istanbul en 2004, la finance islamique se réunit, attirant des centaines de participants du monde entier (musulman ou non-musulman). Le Sommet Mondial des Fonds islamiques aura lieu, quant à lui, à Londres en octobre prochain
Des consultants spécialisés
Les “fonds éthiques islamiques” sont soutenus par l’entreprise Failaka International Inc., société de consultants et de notation financière, créée par les USA et le Koweît en 1996, et basée à Chicago. Faïlaka regroupe et cote ainsi plus de 100 fonds islamiques « éthiques », et permet des comparaisons financières de « rendement » de ces différents fonds, appuyées sur des programmes de recherche de l’Université d’Harvard.
Phénomène financier, ou avatar de société ?
L’institutionnalisation des fonds éthiques islamiques, au fond, correspond, version Coran, à une tendance actuelle vers des investissements moins spéculatifs, plus rassurants, avec un ancrage sur des principes d’équité, de partage, de « croyance ». On nous avait affirmé, voici quelques années, que « le XXIème siècle serait spirituel ou ne serait pas ». Mais de quel côté est la spiritualité ? Et jusqu’à quel point est-elle rentable ?
En tout cas, les fonds éthiques islamiques prennent aujourd’hui toute leur dimension internationale grâce à internet : cette année, à Londres, a été lancé un projet « d’internet banking » de ces nouveaux placements, plate-forme électronique d’échanges et de transactions, qui a pour objectifs de s’étendre très rapidement vers la France et l’Allemagne.
Même après le 11 septembre, et les soupçons de financement islamique du terrorisme, les « fonds éthiques islamiques » connaissent un intérêt croissant, depuis les tours climatisées de Bahrein, jusqu’aux trottoirs de Londres, où les analystes financiers de Standard & Poors estiment aujourd’hui leurs « assises » potentielles à près de 30 milliards de $.
(Conclusion)
Les fonds éthiques islamiques semblent bien, aujourd’hui, chercher à acquérir une dimension internationale, loin des tensions politiques, ou des dérives extrémistes. Une façon aussi, en investissant dans certains marchés porteurs, de séduire industriels, ainsi que particuliers, à la recherche de fonds sans risques spéculatifs, tout en conservant une forme de morale
Evolution de société, intérêts financiers : le « phénomène humain » a les multiples visages d’une éthique sans cesse en devenir..
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