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Mercredi 23 novembre 2005

LES USA ONT-ILS BESOIN DE KYOTO ?

 

(Chapô)

Avec 25% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, les USA, aux côtés de l’Australie, font figure de « mauvais élèves » de la Kyoto Académie. Fustigés par les ONG de tous poils, ils annoncent pourtant un ambitieux plan économique et scientifique de réduction de leurs rejets. Effet d’annonce ou libéralisme astucieusement pensé ?>

(Intro)

Buenos-Aires, le retour ? 7 ans après la Quatrième Conférence des Parties, les gouvernements mondiaux se sont retrouvés dans la capitale argentine pour envisager la toute proche entrée en vigueur du Protocole de Kyoto, le 16 février 2005, et faire le point des progrès accomplis.

Comme lors de la « version 1 » au même lieu, les USA arrivent sans signature, mais avec des déclarations d’envergure, et un plan post-Kyoto, le « Climate Vision », qui semble essentiellement crédible par les dollars qu’il mobilise. Mais c’est au fond le moteur propre qui manquait peut-être à des accords indispensables, et un peu essoufflés.

Un plan national…planétaire ....

En 1997, les USA avaient annoncé à Buenos-Aires une découverte, fort à propos, d’immenses gisements de CO2 « stockés » sur le territoire américain, dans les forêts, dans les parcs nationaux, et même dans les couches géologiques profondes. Colère des ONG, fureur des pays européens qui avaient déjà fort à faire pour se mettre d’accord entre eux, pataugeant allègrement dans leur « Bulle ». Il n’empêche : les USA ont continué leur chemin, en particulier sur les puits de carbone, qu’ils ont réussi à officialiser en  juin 2003, avec le Forum international sur la séquestration du carbone (CSLF), qui a aussi séduit 15 Etats de l’UE (dont la France). Il ne s’agit plus vraiment de comptabiliser les hectares de forêts, mais principalement de stocker le gaz carbonique à la source, en provenance d’industriels ou de grandes cogénérations, en le « piégeant » dans des cavités salines, des puits de pétrole en fin d’exploitation, ou dans des mines désaffectées.

Le charbon est aussi un des grands enjeux des USA, qui détiennent aujourd’hui 22,9% des réserves mondiales (36, 2% pour l’Asie) : il était donc tout à fait normal que l’un des grands programmes « anti-effet de serre » soit le « FutureGen », annoncé en 2002, c’est-à-dire la production combinée d’électricité et d’hydrogène à partir du charbon, avec séquestration du CO2 produit, ou transformation en CO2 super-critique (un excellent solvant). 1 milliard de $ sur 10 ans, (financés pour moitié par le gouvernement américain) voilà de quoi intéresser les pays fortement dépendants de cette ressource primaire... surtout s’ils sont dans le groupe des pays moins avancés, bénéficiaires potentiels de MDP (Mécanismes de Développement Propre) ! Même si la séquestration du carbone n’entre pas encore officiellement dans ces mécanismes de flexibilité, l’un des objectifs des USA à Buenos-Aires est bien de les faire intégrer dans cette nouvelle comptabilité mondiale. Autant de crédits qui viendront s’engranger directement sur le sol américain, au nom de la solidarité globale sur la réduction de l’effet de serre.

En parallèle de FutureGen, on trouve aussi l’une des priorités américaines : l’hydrogène, et ses applications dans le transport routier. C’est le programme « Freedom Cars », qui a pour ambition de généraliser les piles à combustible pour tous les véhicules de série, en particulier les camions, d’ici 2020. Economies estimées : 500 millions de tonnes de CO2 par an, pour les seuls Etats-Unis, qui ont réussi, sur ce coup-là, à obtenir l’adhésion de la plupart des pays industriels.

L’agriculture sommée de réduire ses émissions

En février 2002, c’était le Département américain de l’Agriculture qui passait sous les fourches de la réduction des gaz à effet de serre. Objectif : 12 millions de tonnes-équivalent carbone économisées d’ici 2012, en particulier avec des programmes volontaristes de préservation des forêts, mais aussi la mise en place de « méthaniseurs » pour les déchets agricoles, des reboisements intensifs (notamment dans les zones protégées), et des méthodes très pédagogiques destinées aux exploitations agricoles, pour leur permettre une valorisation financière de leurs taux de séquestration. Pas de doute, les USA jouent massivement le LULUCF (Land Use, Land Use Conservation and Forestry), ce mécanisme de développement propre imaginé à l’origine pour préserver la forêt amazonienne…

Les universités au service de l’industrie et du climat

Dès juin 2001, le Président Bush a mis l’accent sur la nécessité d’accroître le potentiel de recherches appliquées dans le domaine de l’effet de serre. L’Initiative de recherche en matière de changements climatiques (CCRI), qui vise à la fois à mieux quantifier les sources et puits de carbone, mais aussi à modéliser les variations climatiques, bénéfice d’une dotation de 237 millions de $ en 2005, soit 40% de plus que l’année précédente. Une opération qui s’intègre dans le « Plan décennal de recherche scientifique et stratégique -CCSP-», annoncé en juillet 2003 par les ministres de l’économie et du commerce, pour guider les travaux fondamentaux sur la climatologie, plan lui-même financé à hauteur de 2 milliards de $.

Dans la recherche scientifique, il est bon aussi de prendre de la hauteur : c’est pourquoi, dans toutes ces initiatives, les USA n’oublient pas les travaux d’observation de la Terre, avec un système intégré mondial, annoncé en juillet 2003 sous le parrainage…des Etats-Unis ! 51 pays, et l’UE participent activement à ce programme GEO (Group of Earth Observatory), qui doit fédérer les initiatives éparses, pour disposer d’un véritable système d’anticipation des évènements climatiques. Si on veut croire au Père Noël, on peut toujours espérer que les satellites nécessaires seront lancés par notre très européenne Ariane…

Prière de ne pas chercher sans trouver : le plan de recherche scientifique est supervisé par un « comité interministériel sur l’intégration des sciences relatives aux changements climatiques », qui attend de ces travaux à la fois des brevets rapidement commercialisables, mais aussi une base scientifiques solide pour les prises de décisions nationales et internationales.

Du méthane pour le marché

Très loin des expériences françaises de « méthane à la ferme » (qui essaient aujourd’hui de retrouver un nouveau souffle ), l’Agence américaine de l’Environnement a lancé en juillet 2004, une vaste opération, « Methane to market » visant à valoriser le biogaz des décharges, et des exploitations minières. L’Agence prévoit ainsi de récupérer 14 milliards de m3 de méthane par an (50 millions de tonne équivalent-carbone) jusqu’en 2015.  Ce nouveau programme donnera aussi des bases plus industrielles à la précédente initiative Agstar de 1994, réservée à la valorisation du biogaz d’origine agricole, qui permet quand même, bon an mal an, de produire 30 millions de KWh, surtout depuis sa reconnaissance officielle par le Rural Investment Act.

9 autres pays se sont joints aux USA en novembre 2004, pour ce partenariat original, dont l’Australie, la Chine, l’Angleterre, l’Ukraine, le Japon, l’Italie. A priori, la France n’est pas encore dans le tour de table, qui bénéficie pourtant d’une mise de fonds substantielle des américains de 53 millions de $. Un peu de mal à digérer nos anciens méthaniseurs de Valorga à Amiens ?

Les industriels, champions des accords volontaires

« Réduire de 18% nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2012, sans entraver notre économie » : le message du Président Bush était, l’an dernier, on ne peut plus clair.

Sans chercher à recourir à des simili-« plans d’allocation des quotas » (exercice ministériel qui a mobilisé un maximum d’énergies européennes depuis bientôt 2 ans), les USA préfèrent chouchouter leurs industriels, et les aider dans des accords volontaires, plus significatifs de leurs activités, et surtout plus lisibles dans les partenariats internationaux. C’est ainsi qu’a été créé, en février 2003, le groupe « Climate Vision » (Voluntary  Innovative Sector Initiatives :Opportunities Now !), qui rassemble plusieurs centaines de grands industriels, appartenant à 12 secteurs responsables de 45% des émissions américaines de gaz à effet de serre ( automobile, aluminium, ciments, pétrole, chimie, etc.).

Le « Climate Vision » rassemble en fait et fédère une grande partie des initiatives du « Climate Leaders », consortium créé par l’Agence américaine de l’environnement, qui encourage les entreprises dans leurs stratégies de réduction des gaz à effet de serre. Au hit-parade des « Climate Leaders », on retrouve bien sûr General Motors, BP, Pfizer, IBM, etc. Au total 58 des plus gros industriels du pays, qui se sont engagés à économiser 7,5 millions de tonnes-équivalent carbone par an (soit la consommation d’environ 5 millions de véhicules), et à rendre publics leurs résultats. On n’est finalement pas si loin de la philosophie de Kyoto…même si ces industriels ne font qu’agréger sous un même « parapluie » (Climate Leaders Umbrella -ne pas confondre avec le « groupe de l’ombrelle » des négociations climat), des actions déjà largement éprouvées, comme les labels énergétiques (Energy Star, Gas Star), l’utilisation d’énergies renouvelables (Green Power), ou la réduction et la valorisation des déchets.

Un budget à la hauteur des ambitions

Il ne suffit pas d’annoncer, il faut aussi investir. Si, pendant ce temps, la France cherche à rationaliser le budget de l’ADEME, les USA prévoient la bagatelle de 5,8 milliards de $ en 2005 pour l’ensemble des actions liées aux changements climatiques (soit 14% de plus qu’en 2004). Sans compter des incitations fiscales (4,1 milliards de $ pour les industriels utilisant des énergies renouvelables -véhicules hybrides, panneaux solaires, cogénération, etc.). Dans cette abondante manne financière, le soutien aux pays en développement ne compte que pour 0,5% du total : charité bien ordonnée commence par soi-même…Pour les pays en développement, le GEF (Global Environmental Fund), et la Banque Mondiale ont bien des idées en réserve, d’autant plus que la contribution américaine à ces mécanismes internationaux va atteindre 107 millions de $ en 2005 - dont un tiers pour le « rattrapage » des sommes non versées  ! -

Des financiers très concernés

Les principaux investisseurs américains, réunis régulièrement par l’association CERES (Coalition for Environmental Responsible Economies), ont clairement analysé depuis plusieurs années les risques financiers liés au changement climatique :

- les catastrophes naturelles dues au climat ont coûté 55 milliards de $ en 2003, et devraient atteindre 150 milliards par an dans dix ans. En résumé, le risque actuariel des changements climatiques est aujourd’hui supérieur à celui des cours du change boursier.

- toutes les actions visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre auront des impacts économiques importants, en particulier pour les compagnies énergétiques, et le secteur automobile ; le respect du Protocole de Kyoto, sans une contre-offensive gouvernementale efficace, risque de faire baisser de 10 à 35 % la valeur en capital de certaines entreprises.

- le risque juridique devient très important : ainsi, l’an dernier, l’Attorney général de New-York a condamné 5 des plus grandes compagnies électriques du pays (dont American Electric Power), pour de trop fortes émissions de gaz à effet de serre. Les industriels vont devoir affronter des procès du genre « amiante » ou « tabac ».

- le risque d’une « régulation agressive » par le Protocole de Kyoto peut amener une forme de suspicion internationale pour les pays ou les entreprises qui ne s’y conformeraient pas

Bref, autant d’inquiétudes qui ont conduit ces grands industriels, appuyés par les principaux fonds de pension, à se prononcer en faveur d’une réduction des gaz à effet de serre, mais en utilisant tous les mécanismes financiers à leur disposition. En novembre 2003, s’est tenu à New-York, le premier Sommet des Investisseurs Institutionnels sur les changements climatiques, sou l’égide des Nations-Unies.  De nombreux Etats, dont la Californie, l’Oregon, le Massachussets, ont participé à ce mouvement, qui s’est traduit, en juillet 2004, par la sortie d’un ouvrage très opératoire : « Le Guide des Investisseurs contre les changements climatiques ». Sans compter un véritable partenariat au quotidien, avec le Réseau des investisseurs américains, l’INCR (Investor Network on Climate Risk), adoubé par Goldman Sachs et l’Union des Banques Suisses. Quand l’argent parle, le climat devient tout de suite plus sérieux…   

Les villes américaines en première ligne

Le gouvernement Bush peut aussi compter sur une mobilisation déjà ancienne des grandes villes américaines dans la lutte contre l’effet de serre. Depuis 1993, plus de 250 d’entre elles (dont Chicago, San Francisco, Minneapolis), ont engagé un vaste programme de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre : c’est la campagne « Cities for Climate Protection », (CCP), appuyée par l’ICLEI (International Council for Local Environmental Initiative).

Avec le soutien de grandes universités, comme Berkeley, les maires américains se sont lancés dans des actions « durables », comme la mise en place de piles à combustible, l’achat de véhicules au biodiesel, la construction de bâtiments Haute Qualité Environnementale, le chauffage urbain, le co-financement d’opérations sur les économies d’énergie, etc. En octobre 2003, 155 maires de la campagne CCP se sont mobilisés pour signer un engagement commun, en vue du vote sénatorial sur l’effet de serre. Même si celui-ci n’a pas eu le succès escompté, les participants du CCP n’en démordent pas, et viennent de lancer « l’Energy Independance Day », sur une idée originale des villes de l’Alaska, réunies autour d’un « pow-wow » spécial climat en avril 2004.

Au-delà de cet aspect festif, qui n’est pas sans rappeler les fameuses « ONG-Parties » des conférences internationales, le mouvement des « villes pour le climat » a aussi un côté très pragmatique : aujourd’hui, plus de 500 villes dans le monde ont adhéré à l’initiative de l’ICLEI, en Asie, en Australie, en Amérique du Sud, et représentent au total 8% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. En Europe, les villes anglaises, finlandaises et allemandes ont rejoint le CCP, et bénéficient ainsi du logiciel de calcul local des permis d’émission, commercialisé par le consultant canadien Torrie Smith.

(Conclusion)

Si les Etats-Unis détiennent le record des « fossiles du jour », ironiques récompenses des ONG à Buenos-Aires, leurs multiples initiatives depuis quelques années, en faveur du climat, ne sont plus du domaine des plaisanteries de salon, ni des excuses de bon aloi. Vu les sommes engagées, leurs programmes scientifiques et techniques, auxquels les pays européens n’ont finalement qu’à souscrire pour être dans la course, on peut finalement se demander si une signature supplémentaire du Protocole de Kyoto est bien nécessaire. Prochaine étape : 2012, post-Kyoto, avec les nouveaux seuils d’émission. Un marché que le Chicago Climate Exchange (CCX), première bourse américaine d’échanges de permis d’émission, a déjà anticipé en ouvrant, en septembre dernier, sa succursale européenne. «  Vaste marché de liquidités », affirme Richard Sandor, créateur du CCX, qui estime que la signature de Poutine offre un espace de jeu pan-européen tout à fait intéressant…

Par LEFEVRE - Publié dans : pcddei
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