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Mercredi 23 novembre 2005

LE HAVRE, DERNIER VILLAGE GAULOIS ?

 

Ouverte sur les vents de l’Atlantique, cité abritant l’un des plus importants ports industriels de la façade atlantique française, la Ville de Havre va-t-elle devenir, au fil des programmes européens, l’un des derniers villages-vestiges gaulois, abandonné des grandes autoroutes maritimes, et parent pauvre des financements communautaires, par simple manque de prospective un peu concrète -ou de volonté des acteurs économiques et territoriaux-?

 

Les exemples de cette autarcie, qu’on croirait voulue et orchestrée par les pouvoirs locaux, atteints du syndrome « seuls contre tous », ne manquent pas.

 

Port « payeur », pour n’avoir pas été « anticipateur » ou « participateur »

 

D’abord, les installations portuaires. En 1999 s’organise le réseau européen « Eco-Port », qui rassemble 13 ports européens dans un financement DG Recherche, puis INTERREG (4,2 M d’€), en faveur de l’environnement dans les ports. Amsterdam, Anvers, Hambourg, Barcelone, les ports britanniques, sont les premiers au rendez-vous de ces échanges d’expériences qui débouchent, en 2004, sur des moyens et méthodes de préservation de l’environnement, tout en développant la compétitivité des activités portuaires. Les ports français demeurent aux abonnés absents…

 

Le réseau Eco-Ports, afin de poursuivre sa route et ses initiatives, se transforme en Eco-Net, et passe définitivement sous la responsabilité de la DG Regio, pour une première période 2004-2006, avec un financement complémentaire de 700 000 € pour ses seules dépenses de fonctionnement. Le port de Marseille se met au diapason, et devient partenaire de la Fondation Ecoports, notamment en accueillant la prochaine conférence Ecoports en mars 2005. Mieux vaut tard que jamais…

 

Pendant ce temps, le port du Havre se félicite d’avoir obtenu un financement LIFE sur sa plate-forme informatisée e-coport, qui facilite le transfert des conteneurs, et la programmation de la gestion des déchets de navires. Une subvention de 526 000 € sur la seule et unique période 2001-2003, pour un projet qui, au fond, se résume à un logiciel informatique, et ne brille pas par une volonté trans-européenne de partenariat

 

Question installation portuaire, on ne semble donc s’intéresser, au Havre, qu’aux projets qui ne mobilisent pas d’acteurs trop extérieurs, qui ne permettent pas les échanges européens, et qui, au fond, ne concernent qu’une toute petite partie d’une efficacité économique à très court terme.

 

L’environnement, pour les autorités portuaires, serait même plutôt vécu comme une contrainte style Natura 2000, qui oblige le port à s’acquitter de 45 M d’€ d’investissement pour des reposoirs à oiseaux, des vasières, etc. Il faut dire qu’on ne parle pas, dans ce cas, de développement durable de manière constructive, mais d’obéissance à une Directive sous peine d’amende. Un avant-goût de ce que risque de coûter la Directive sur l’Eau (DCE) dans le port, ou la Directive REACH pour les industriels chimiques de la plaque portuaire.

 

Des autorités portuaires auxquelles, finalement, on n’ose même pas parler de taux d’actualisation différenciés, selon les scénarios du Plan versus développement durable, ou « d’externalisation des coûts externes de l’environnement », exercices auxquels sont aujourd’hui rompus leurs concurrents britanniques ou danois. Barricadés dans leur village gaulois, les dirigeants du Port préfèrent sans doute subir d’inévitables TGAP, d’insurmontables éco-taxes, ou d’irrépressibles couloirs maritimes qui éviteront définitivement le Havre dans quelques années.

 

L’anticipation n’aurait-elle pas pu s’appuyer, pour une fois, sur la qualité environnementale, comme l’ISO 14 000 dont se prévaut aujourd’hui la plate-forme multimodale du port de Southampton ? Le partenariat n’aurait-il pas pu s’ancrer sur une responsabilité sociale d’entreprise, mâtinée Aarhus, qui aurait eu l’avantage de faire participer les ouvriers portuaires de manière constructive et partagée ?

 

« Nous sommes ici par la volonté du traditionalisme, et nous y resterons par la force de l’immobilisme »… Un credo portuaire qui ne peut que conforter les autorités bruxelloises dans leur volonté de « fluidiser » le trafic des marchandises, c’est-à-dire en « ghettoisant » très naturellement les plaques portuaires engoncées dans leur absence d’initiatives durables.

 

Une ville aux fantasmes pharaoniques, sans dynamismes concrets

 

La ville du Havre n’a rien à envier aux lourdeurs ancestrales de son port. Classée en « objectif 2 » européen, elle bénéficie d’un PIC (Programme d’Initiative Communautaire) URBAN II, qui ne récompense en aucune façon ses projets novateurs, mais simplement son PIB local calamiteux.

 

Si la Ville est loin d’être seule responsable de ce relatif déclin économique, elle ne se distingue pas, pour autant, par son entregent européen.

 

Alors que Le Havre aurait pu s’inscrire tout à fait légitimement dans un programme de financement comme NEW EPOC ( Renewing Economic Prosperity for pOrt Cities), dans lequel s’est glissé Cherbourg, la collectivité préfère s’engager dans des chimères dispendieuses, comme le futur Centre de la Mer et du développement durable (une bagatelle de quelques millions d’€ pour l’avant-projet de l’architecte Jean Nouvel), en occultant le fait, du haut de 110 mètres de poutrelles métalliques, qu’on était au siècle de la HQE, et que 50 éoliennes sur un mât perchées, ça fait surtout du bruit et des tensions mécaniques inutiles, à défaut de faire de l’énergie efficace. Sur ce sujet, ne jetons pas la pierre à la seule ville du Havre : la Chambre de Commerce, paradant sur ses nouvelles façades, a sans doute oublié que l’ère post-gauloise avait intégré la HQE dans des cahiers des charges très concrets, et non à l’état de vœux pieux..

 

Ce projet NEW EPOC est pourtant géré par Southampton, ville jumelée avec Le Havre depuis plusieurs années. On savait déjà que ce jumelage était resté lettre morte dans le projet d’Agenda 21 local de la Ville, qui n’a sans doute pas jugé bon de traverser la Manche pour voir les résultats de Southampton dans ce domaine, avec 10 ans d’expérience à la clé. On constate donc, aussi, que sur les projets européens, l’autarcie havraise creuse un grand vide partenarial, que le tourisme « industrialo-portuaire » n’a certainement aucune chance de combler…

 

Qu’à cela ne tienne : d’après ses élus, le Havre mérite bien un classement –très aléatoire dans son résultat- au Patrimoine mondial de l’Humanité, labellisé UNESCO. Et nous revoilà en autarcie- land, financement d’études en prime pour les bourses havraises… Pendant ce temps, la CCI n’hésite pas à prêcher, pour les PME-PMI locales, des calculs serrés de taux de rentabilité, tout en les exhortant à participer à des salons nationaux et internationaux, sous le vent d’hypothétiques exportations.

 

Pourtant, et pourtant encore… son inscription (quasi obligée) au programme communautaire URBAN II, aurait pu inciter le Havre à « aller voir » dans les arcanes de ce type d’initiative, avec des sous-programmes du genre URBACT, qui propose notamment des actions co-financées pour la réhabilitation de quartiers sensibles, l’animation des villes (City@move, etc.), les financements de services locaux (ECO FIN NET), etc.

 

Pas de trace de notre « capitale » normande dans ces partenariats, et pas plus de délégués havrais dans le « réseau des villes de l’arc Atlantique », un projet made in INTERREG III (encore une possibilité de cofinancement sans doute oubliée dans le puits sans fond de la future alimentation géothermique du Fort de Ste Adresse…). Nantes, Rennes, Caen et St Nazaire sont depuis plusieurs mois dans ce club de villes, qui propose d’ailleurs à Nantes, en mars 2005, un colloque européen sur « les projets culturels dans les friches portuaires ».

 

Seulement, voilà, comme son nom l’indique, INTERREG, c’est d’abord un programme basé sur des partenariats entre villes, c’est-à-dire sur une collaboration construite et partagée.

 

Le Havre aurait-il, encore une fois, décidé de jouer « cavalier seul » ?

 

Une stratégie qui risque aussi de lui faire perdre, pour les prochaines années, les bénéfices potentiels des futures «  capitales européennes de la culture ». Avec Cork cette année, et Liverpool en 2008, pourra-t-on espérer que les touristes traverseront la Manche pour venir s’esbaudir le long des Docks, ou profiter des festivités du Casino ?

 

Le pari est pour le moins risqué, surtout si le Havre reste dans son fief retranché, avec pour seule ambition de devenir une « ville mémoriale », qui pourrait bientôt être aussi un mémorial de ce qu’il ne fallait pas faire dans une perspective européenne…

 

En tout cas, avec leur programme de développement durable, le personnel des ouvriers portuaires, appuyé par l’association PCDDEI (Plate Forme Communication Développement Durable et Ecologie Industrielle) a décidé que le Havre, leur ville, ne devait pas devenir dans quelques décennies, un village gaulois retranché, par manque d’écoute, manque d’ambition, et manque d’enthousiasme.

Jean-Marc LEFEVRE

Président de la PCDDEI

Par LEFEVRE - Publié dans : pcddei
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